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Lettre ouverte : partage d’analyse et d’idées

Le 03/08/2017 | Par | Catégorie: POLITIQUE


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Où est votre foi ?

 

Lettre ouverte

 

Cher Monsieur Balian,

 

J’aurais dû vous répondre plus tôt, mais compte tenu de l’importance du sujet abordé dans votre lettre, il m’a fallu reporter ma réponse afin d’accorder plus de temps à la réflexion…

Non, ça ne va pas. Je dois écrire du fond de mon cœur.

 

Mon cher Hagop,

 

Je te prie d’excuser ma réponse tardive. Pour être franc, je reçois quotidiennement une grande quantité de courriels. Je réponds aux messages les plus importants  soit le jour même, soit au plus tard le lendemain. Cela s’applique aux courriels en anglais ou en français ; ceux en arméniens ne sont pas traités. Ils sombrent progressivement, tout en bas de la liste, écrasés sous un amoncellement de courriels en anglais ou français moins importants… Toutefois, parmi ces centaines de courriels triviaux, ta lettre si importante m’est toujours restée à l’esprit.

 

Je me souviens dans les années 90, quand la technologie du correcteur d’orthographe venait de triompher des contraintes de l‘orthographe, tu soulignais l’importance que cet outil puisse exister pour l’arménien occidental. Il faut que je te l’avoue, durant ma scolarité, de toutes les matières, l’orthographe était ma bête noire. De ce fait, ta proposition avait retenu toute mon attention. Aussi, compte tenu de cette lacune, les missives arméniennes chutent inexorablement au bas de la pile de mes courriels. En effet,  pour l’écriture de chaque mot dans ma langue maternelle, l’ouverture systématique d’un dictionnaire relève de la torture.

 

Si nous oubliions la grammaire et les déclinaisons et nous concentrions uniquement sur l’orthographe, le problème pourrait être résolu assez simplement. Il suffirait simplement d’établir une liste des mots arméniens et les enregistrer dans « Word ». A une époque, j’entrais dans Word chaque mot arménien corrigé, cependant une avarie informatique effaça définitivement les mots engrangés ainsi que mon travail. Nous avons besoin de quelqu’un pour aller demander à Microsoft et à Google d’ajouter l’Arménien Occidental à la multitude de langues qu’ils prennent en charge. Le Basque, le Breton, le Hausa, le Telugu, l’Oriya et tant d’autres langues, connues ou inconnues, ont leur correcteur d’orthographe, cependant nous n’avons pas réussi à faire entendre notre voix.

 

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Il y a quelques années, durant une rencontre avec Mme Hagopian, Ministre de la Diaspora, j’avais modestement souligné que les lettres trimestrielles envoyées aux Arméniens d’Occident serait certainement mieux comprises si elles étaient rédigées en Arménien occidental et en orthographe Mesropienne, et que beaucoup des Arméniens de Syrie vivant à Erevan seraient plus que ravis d’aider en la matière. Suite à ma suggestion, Mme Hagopian appela M. Aslanian et lui dit « Veuillez inscrire la proposition de M. Chenorhokian, et la mettre en œuvre ». Malheureusement M. Aslanian fut muté peu de temps après à un autre poste, et ma proposition tomba à l’eau.

 

Il y a deux ans, au cours d’un entretien avec sa Sainteté le Catholicos Aram I, je lui demandais qui était le gardien de notre Arménien occidental, qui avait légitimité pour négocier avec Microsoft et Google. Je précisais que Le Basque, le Hausa, Le Telugu, l’Oriya et beaucoup d’autres langues, vivantes ou mortes avaient leur correcteur d’orthographe…

Sa Sainteté, prenant note de ma remarque, m’expliqua qu’ils venaient de perdre le responsable des études Arméniennes de l’Eglise et ajouta que dès la nomination de son successeur, ils discuteraient de ma proposition.

Il y a un mois, je rencontrais M. Panossian à Erevan, qui m’annonça enfin la Bonne Nouvelle : la Fondation Gulbenkian avait commencé à travailler sur un programme de correction d’orthographe, qui prendrait en compte la grammaire et les déclinaisons.

 

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La semaine dernière, le neveu de Patricia, Jonas, a écrit pour nous informer que du 13 au 21 aout, il voyagerait en Arménie avec Gaspard, un de ses amis. Les deux sont Français de père et de mère. Pourquoi l’Arménie ? Les seuls liens de Jonas avec l’Arménie sont ses cousins, mes trois enfants.

Ah, j’oubliais, passe le bonjour à ton fils Axel. Nous nous sommes un peu perdu de vue. Il a eu une influence notable sur Hovan,  en tant que  son professeur que comme Arménien. A ce propos, Hovan est devenu chirurgien vasculaire. Il travaille dans un hôpital de premier plan en France pour sa spécialité.

Le mois dernier, il était invité à Beyrouth. Je ne l’ai pas laissé y aller seul, je l’ai rejoint. Il m’a accompagné durant mes rendez-vous à Beyrouth. Chahan a été très impressionné par la pureté de son arménien et la clarté de ses idées.

Sévag est devenu pharmacien. Tous les jours, après sa journée, il travaille comme bénévole dans un centre d’accompagnement et d’aide pour toxicomanes jusqu’à minuit. Patricia est inquiète qu’il aille tous les jours travailler à moto. Sa fameuse Moto Guzzi, qui arbore cet intéressant autocollant de sa création qu’il a fait imprimer. Oh, on lui pardonnera la faute d’orthographe, la pomme ne tombe jamais très loin de l’arbre.

 

Gayanée a déjà 24 ans et étudie le chinois. Depuis six ans elle insistait constamment pour que je l’accompagne à Jérusalem pour un pèlerinage. L’année dernière, à Pâques, nous y sommes allés. Durant une semaine, elle m’a trainé dans toutes les églises, de Bethlehem au mont de l’Ascension en passant par Golgotha. La tête couverte, elle a refusé tout départ avant la fin de chaque cérémonie. Quant à moi, au-delà de mes obligations paternelles, j’ai considéré avoir accompli une part de mon devoir et mon respect de protestant envers notre Mère Eglise Apostolique. A la fin du pèlerinage, Gayanée se fit tatouer une croix sur l’avant-bras.

 

Patricia continue ses enseignements et travaux de recherche. Si quelqu’un venait à me demander, qui de notre maison est l’Arménien, sans hésiter je désignerais Patricia. Et ce en dépit du fait qu’elle ne possède pas une goutte de sang arménien. C’est elle qui a inscrit nos enfants dans une école arménienne, qui a lutté contre la fermeture de l’école arménienne Samuel Murat… C’est elle qui a demandé à M. Atamian de leur dispenser des cours de langue et littérature arménienne jusqu’à l’obtention baccalauréat, après qu’ils aient achevé leur cursus au collège Tebrotzassère. Qu’est ce qui fait de soi un Arménien ? Le sang, ou bien l’âme ? Un turc, descendant d’Arméniens, vivant en Arménie occidentale est- il Arménien, ou bien un Arménien ayant des racines a Aghvan ?

 

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L’Arménie a historiquement toujours été un pays montagneux, aussi cet état de fait a conduit nos princes à être éloignés et isolés. Nos princes actuels se trouvant pourtant dans de plats pays tels que Los Angeles ou Paris à l’ère des communications se comportent cependant en dignes héritiers de leurs aïeux.

Le dirigeant de notre cher parti politique, après avoir encouragé et soutenu la création d’un mouvement de consolidation et coordination pan-arménien déclara « … mais la compétition engendre la compétitivité. » Notre dirigeant avisé a raison, mais les temps changent. Aujourd’hui, La Fnac perd des parts de marché tandis qu’Amazon se taille la part du lion. Kodak employait il y 20 ans 175 000 personnes et n’existe tout simplement plus aujourd’hui.

Au fur et à mesure que les comportements de consommateurs évoluent au fil de la révolution numérique, les comportements sociaux et engagements associatifs évoluent également. Aujourd’hui, les peuples d’occident abandonnent les organisations partisanes et belliqueuses. Ils ne veulent pas y être associés. Ils aspirent à participer à des mouvements à visées civiles, sociales et humanitaires dans un esprit constructif. Ceci n’est en rien la faute du parti, et n’est absolument pas propre aux Arméniens. Regardez ce qu’il est advenu du Parti Socialiste et des Républicains au cours des dernières élections françaises. Ils se sont effondrés.

 

Durant ma visite à Jérusalem, j’ai été très marqué par la diversité culturelle assez évidente de la population juive, de par la variété de leurs accoutrements. Des hommes avec de grands chapeaux en fourrure et de larges manteaux noirs, certains portant la Kippa, d’autres têtes nues en vêtements civils, certaines femmes la tête voilée ou portant une perruque côtoyant des femmes en jupe courte et maquillées. Avec toute cette diversité, ils ont une seule organisation, l’AIPAC, le Comité Américain des Affaires Publiques d’Israël. Et nous avons deux commissions : deux institutions contradictoires en compétition.

La diversité est source de richesse, mais la coordination est primordiale.

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Jonas ira en Arménie avec son ami Gaspard. Pourquoi n’irait-il pas ? Il visitera ce pays porteur d’une grande culture, s’imaginant un pays miracle, comme s’il allait visiter le Japon. Ce qu’il connaît de l’Arménie, ses trois cousins, ces trois « miracles » de jeunes personnes, porteurs de fortes valeurs humaines et morales sont en plus de fiers Arméniens.

 

Pourquoi l’Arménie ne serait pas un pays miracle ?

Combien sommes « nous » fiers de notre « héritage » et de notre mère patrie ?

Pouvons « nous » transmettre une vision et une passion de l’Arménie aux nouvelles générations qui les incitent à être Arméniens, de fiers Arméniens ?

Ce « nous » désigne plus que moi, toi et nos enfants.

 

 

Aujourd’hui, nos institutions éducatives, qui devraient inspirer la nouvelle génération, se soucient plus de la gestion du quotidien que d’une « vision ». Je le comprends bien ; lorsque l’eau fuit du toit ou que vous n’avez pas de salaire, comment se soucier d’une vision ?

 

Mais une guerre se profile devant nous, plus terrible que la guerre des quatre jours qui fit rage l’année dernière et faucha des vies, de manière cruelle.

Nous voici, à fondre comme neige au soleil. Il suffit de voir les camarades de classe de mes enfants, qui pour la plupart, sont des déserteurs en tant qu’Arméniens. Pourtant, ils font partie des un et demi pour cent de la nouvelle génération d’Arméniens de France qui ont eu suffisamment de chance pour fréquenter une école arménienne.

 

Devons-nous faire face à cette guerre divisés et en désordre ou bien unis et coordonnés ? En tant que nation, pouvons-nous doter les deux branches de notre langue d’une seule orthographe ? Qui décidera ? Ne serait-il pas mieux de confirmer l’orthographe originaire Mesropienne, et d’ainsi assurer la sécurité de l’arménien occidental ? Qui décidera ? Seront-ce les politiciens ou bien les intellectuels visionnaires ?

 

Dans le livre de Theodore Herzl « L’Etat Juif » (1896), l’anglais était envisagé comme langue officielle pour le futur état. A l’époque, le Yiddish était la langue la plus couramment parlée parmi les Juifs ; l’Hébreu était une langue morte. Puis vint un homme nommé Eliezer Ben-Yehuda qui avait pour vision de faire renaître l’Hébreu. Il écrivit les règles et la grammaire de l’Hébreu Moderne et les apprit à son fils. Ces deux furent les premiers émissaires de cet Hébreu renouvelé. N’ayant pas été une forme de communication utilisée depuis plusieurs centaines d’années, l’Hébreu redevint une langue prospère grâce à la foi et au travail constant d’un seul homme.

 

Cet exemple peut déplaire à certains, mais bien avant Theodore Herzl et avant même la Révolution Française, nous avions Sahamir Shahamirian, qui publia le livre « Որոգայթ փառաց» (Piège de Gloire) en 1772, un magnifique cas d’école de démocratie, détaillant la constitution d’un état Arménien. Nous avons eu Mkhitar Sebastatsi dont les étincelles illuminèrent la nation pendant trois siècles.

Au-delà d’avoir emporté 1,5 millions d’Arméniens, le Génocide nous a privé de nos dirigeants. Aujourd’hui, nous avons cependant une génération de talents précieux ; nous avons simplement besoin de réunir ceux qui ont une vision et qui peuvent développer une stratégie adéquate.

 

Que nos princes descendent de leurs montagnes et aient la sagesse de coopérer.

Que les deux pôles de la Diaspora qui revendiquent les appellations « Révolutionnaire » et « Bienfaisance » estiment les enjeux nationaux supérieurs aux enjeux partisans.

Qu’ils aient la grandeur d’arroser les graines nouvellement plantées dans le jardin d’en face, ne fût-ce qu’avec un petit verre à café.

Que le mot « Pan-Arménien » soit plus qu’un beau mot et pénètre leurs âmes.

 

Nous n’avons plus le temps de tirer la couverture chacun sur soi. Le lit sur lequel nous sommes est en train de se briser.

 

Aujourd’hui notre institution de l’éducation, comme nos autres organisations, au lieu de se concentrer sur les visions et les idées, essaient de résoudre des soucis financiers. Cependant si nous avions une direction appropriée et visionnaire, nous n’aurions pas de soucis financiers.

« Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain prendra soin de lui-même. Recherchez d’abord le royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné en plus. » *

 

Devrons-nous faire face à la guerre divisés et désordonnés ou bien unis et coordonnés ?

Aurons nous les dirigeants qui nous uniront, conduiront avec vision, transmettront la passion et l’envie aux jeunes générations qu’ils cherchent à être Arméniens, de fiers Arméniens ?

Herzl a écrit que le visionnaire était souvent perçu comme utopiste. En réalité, cette différence tient surtout du niveau de vision ou de foi de celui qui étudie le projet.

Penses-tu que je sois utopiste ou as-tu de la foi ?

Es-tu prêt à prendre des responsabilités constructives ?

Es-tu prêt à relever des défis « insurmontables ».

 

Cela fait un moment que j’écris, il est tard.

Au revoir pour l’instant.

J’écrirai à nouveau.

 

Ne perds pas la foi.

 

Hovel Chenorhokian

Paris

Juillet 2017

 

* Mat 6.34

 



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